MIRANDUM

 
 


La liturgie de la Messe et l’Alchimie chrétienne

 

 

 

 

Introduction

 

Pourrait-on imaginer un lien entre la liturgie de la Messe catholique et ce qu’on appelle communément l’Alchimie ? Ou, exprimé d’une autre façon, existerait-il une sorte d’Alchimie chrétienne ? C’est à cette question que nous allons essayer de répondre.

 

Le mot latin « missa », dont le nom messe est tiré, est le participe passé de « mittere » qui veut dire renvoyer. C’est vers le Ve siècle que le mot « missa » devint un substantif. Il est donc lié à l’« ite missa est », la formule qui renvoie les fidèles à la fin de l’office.

Il n’est toutefois pas étonnant que certains chrétiens lui préfèrent le nom de « divine liturgie », qui est la traduction du terme grec utilisé par l’Eglise d’Orient et qui correspond nettement mieux au mystère qu’elle contient.

Quant à l’Alchimie, vous savez qu’elle se transmet par tradition, orale ou écrite, en secret, de maître à disciple. Elle a comme fondements de vieux secrets transmis par révélations et par une littérature emblématique: l’Alchimiste n’a pas à découvrir quelque chose de nouveau, mais à retrouver un secret.

Cette doctrine secrète est considérée comme la mère de toutes les sciences et, selon la tradition, elle a été révélée aux hommes par le dieu grec Hermès (Thoth chez les Egyptiens), d’où le nom de Philosophie Hermétique donné à cette doctrine.

L’Alchimie est avant tout une pratique et, en tant que telle, elle est l’application de la Philosophie Hermétique, c’est à dire de la Science par excellence, contenant les principes de toutes les autres, expliquant la nature, l’origine et la raison d’être de tout ce qui existe.

C’est pourquoi on l’appelle également la sainte science de Dieu.

 

On va la retrouver en Franc-Maçonnerie sous le nom d’Art Royal.

Elle sera l’objet de recherche attentif de nombreux Rose+Croix du XVIIe siècle et de beaucoup de Franc-Maçons du XVIIIe siècle.

André Savoret définit cet Art Royal comme suit : « l’Alchimie traditionnelle est la connaissance des lois de la vie dans l’homme et dans la nature, et la reconstitution du processus par lequel cette vie-ci, adultérée ici-bas par la chute adamique, a perdu et peut recouvrer sa pureté, sa plénitude et ses prérogatives primordiales »[1].

Cette recherche est celle de Louis Claude de Saint-Martin dans son « Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’univers », bien que celui-ci n’utilise pas le terme d’alchimie dans ses écrits.

Le suprême Grand-Œuvre ou Œuvre du Phénix, est la réintégration de l’homme dans sa dignité primordiale. L’Adepte devient ainsi capable d’accomplir l’œuvre physique, qui est la réintégration du cosmos. La transmutation, après s’être opérée dans le secret de l’âme humaine, doit en effet se manifester dans le monde matériel.

Mais quel peut être le lien, vous demandez-vous, entre la liturgie de la Messe et l’Alchimie, fut-elle chrétienne ?

 

 

La Tradition chrétienne

 

L’Eglise chrétienne primitive se propose de réaliser cette transmutation au niveau de l’âme, bien sûr, mais pas seulement, comme nous allons le voir.

Comment donc met-elle en œuvre la « sainte science de Dieu » ?

Comme le fait remarquer l’historien Jean Hani, il est évident qu’il y a, dans le culte chrétien, des caractères qui le relient à l’universalité du sacré.[2]

Il est évident également que les symboles qui animent les rites sont essentiels pour la vie liturgique. Ces symboles ont un caractère irremplaçable car ils expriment une réalité qui ne peut être transmise autrement. Or, comme dans la Maçonnerie moderne, nous voyons l’Eglise négliger les symboles au point de ne plus enseigner leur signification non seulement aux fidèles - ce qu’elle a rarement fait - mais même plus au clergé. Et quand on ne comprend plus un rite, on a tendance à le changer, à soit disant « l’adapter à son époque », et finalement à le dénaturer.

 

La liturgie de la Messe à laquelle nous allons nous intéresser est celle dont les grandes lignes ont été définie au Concile de Trente et qui est parvenue jusqu’à nous sous la forme de la messe dite de « Saint Pie X ».  Nous n’allons bien entendu pas parler de la Messe postérieure à Vatican II qui n’est malheureusement plus qu’une pâle ombre psycho-sociale de la « divine liturgie ».

Je vous propose que nous étudiions maintenant ensemble les grands aspects du rite de cette Messe, elle-même partie intégrante du rituel de l’initiation chrétienne.

 

 

L’initiation chrétienne

 

Car bien sûr, il existe une initiation chrétienne, quoiqu’en pensent certains.

L’initiation aux mystères d’Eleusis, chez les Grecs, nous présente le mythe[3] de Dionysos, tué et démembré par les Titans sous le nom de Zagreus et ressuscité sous le nom de Dionysos. L’initiation égyptienne nous présente le mythe d’Osiris, principe du bien, tué et démembré par son frère Seth, incarnation du mal, et ressuscité grâce à l’intervention de sa sœur et épouse Isis.

Dans chaque cas, l’initié refait le parcours et l’expérience des épreuves et du triomphe du dieu, grâce à quoi il obtient le salut et l’immortalité.

La nature et la portée de la transformation visée par l’initiation chrétienne est la réintégration au plan divin, la résurrection, l’Eveil, la déification, le retour à l’Unité, selon la parole même du Christ :

« Que tous soient un, comme Toi, Père, Tu es en Moi et Moi en Toi, qu’eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que Tu M’as envoyé. »

Jean 17,21

Saint-Augustin nous le confirme en disant :

            « Le Christ s’est incarné afin que l’homme devienne Dieu. »

 

Le processus de cette transformation n’est pas sans analogie avec celui de l’Alchimie, comme nous allons le voir.

Dans les deux cas en effet, il y a transmutation, transformation tout à la fois d’un élément matériel et de l’homme engagé dans l’opération.

Notons que pour Jean Hani, ce qu’il y a lieu de rapprocher des trois phases du Grand Œuvre, ce sont les trois degrés de l’initiation chrétienne, le baptême, la confirmation et l’eucharistie.

Il admet toutefois que certains ont rapproché les trois étapes du Grand Œuvre de la liturgie de la Messe. Pour lui, la Messe correspond à l’œuvre au rouge des Alchimistes, mais il reconnaît qu’il y a de nombreuses analogies entre plusieurs éléments de la célébration eucharistique et l’Alchimie.

Je vous propose donc d’étudier pour débuter quelques analogies entre les éléments qui interviennent dans la Messe chrétienne et ceux qu’on trouve dans les traités d’Alchimie.

 

 

Les éléments

 

Commençons par les quatre éléments :

-         La terre

La terre est le support. Elle est essentiellement symbolisée par la pierre de l’autel. Depuis la plus haute antiquité les hiérophantes officient sur des autels de pierre. On retrouve cet élément aussi bien dans la célébration des cultes égyptiens que druidiques, bouddhiques ou aztèques.

-         Le feu

Le feu est l’élément purificateur. Il sert à allumer les cierges et à brûler l’encens ; de préférence avec un feu nouveau. Pour ce faire, on se sert du feu nouveau allumé le samedi saint et communiqué au cierge pascal. Il bénéficie des meilleures influences astrales, puisque la fête de Pâques est depuis l’origine fixée au premier dimanche après la pleine lune qui suit l’équinoxe de printemps. Notons également que la cire des cierges symbolise l’âme des fidèles, ainsi qu’en témoigne l’antienne de la messe du 4 juin :

« Mon âme brûle en moi comme la cire qui se consume, car j’éprouve pour ta maison un zèle dévorant ».

-         L’eau

L’eau a un double symbolisme : au cours de la Messe, elle sert à purifier (psaume 25 du lavement des mains), mais aussi, mêlée au vin du calice, elle symbolise notre humanité prenant part à la divinité.

-         L’air

L’air est le véhicule de l’encens. Il est aussi le véhicule du verbe et du son, et donc de la prière. Il est également le véhicule des courants ascendants et descendants qui doivent permettre « d’unir le ciel et la terre ».

 

Les trois règnes

 

La Messe est une synthèse des trois règnes ou des trois degrés d’existence corporelle : le minéral, le végétal et l’animal.

C’est sans doute à travers la cathédrale que l’Eglise a le mieux mis les trois règnes au service de la religion en général et du mystère de l’Eucharistie en particulier.

 

-         le minéral

C’est surtout la pierre qui représente le règne minéral dans la cathédrale : tantôt dentelle, tantôt montrant toute sa puissance dans les impressionnantes structures qui soutiennent la voûte. Elle devient l’image du Christ, comme il est dit au Psaume 118 :

« La pierre d’angle qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte. Voici l’œuvre du Seigneur, elle est merveilleuse à nos yeux. »

 

La pierre est aussi l’image du fidèle : pierre brute d’après la chute, qui s’affine pour devenir pierre taillée, pour s’insérer dans l’édifice et pour devenir une pierre vivante qui participe à la construction du Temple élevé à la gloire de Dieu. Il devient pierre précieuse enfin, selon le code décrit dans la Première Epître de Saint-Pierre 2, 4-9 :

 

4          « Avancez-vous vers Lui, pierre vivante rejetée par les hommes, mais élue, précieuse devant Dieu,

5          et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, laissez-vous bâtir en maison spirituelle, pour un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels, agréés de Dieu par Jésus-Christ.

6          Car on trouve dans l’Ecriture :

« Voici que je place en Sion une pierre élue, angulaire, précieuse ; et qui se fie à elle ne saurait avoir honte. »

7          A vous donc l’honneur, vous qui croyez ; mais pour ceux qui refusent de croire, la pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue tête d’angle,

8                    et pierre d’achoppement, et roc où l’on trébuche. Ils achoppent, parce qu’ils refusent de croire à la Parole ; et c’est à quoi ils ont été destinés.»

 

C’est le Christ la pierre vivante et précieuse qui nous a appelés des ténèbres à la lumière et qui nous invite à mettre à profit notre pèlerinage terrestre, c’est-à-dire notre incarnation, pour devenir, à son imitation, des pierres vivantes qui serviront à bâtir une maison spirituelle. 

 

L’Epître aux Ephésiens 2, 20-22 devrait achever de nous convaincre :

20                « La construction que vous êtes a pour fondations les apôtres et les prophètes et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même.

21                En Lui toute construction s’ajoute et grandit en un Temple saint dans le Seigneur ;

22                en Lui vous aussi vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu dans l’Esprit. »

 

-         le végétal

Le végétal est représenté par le pain, le vin, la cire et l’encens.

On le retrouve dans les poutres et dans toute l’architecture composée de bois ainsi que dans les différentes essences de bois qui composent les meubles de la cathédrale. Sans oublier les nombreuses stalles, les sièges, les statues de saints et tous les motifs de décoration en bois.

On le retrouve aussi sous la forme d’offrande de fleurs sur les autels ou sous forme de buis le Dimanche des Rameaux.

 

-         l’animal

On ne devrait pas sous-estimer le règne animal.

On pourrait d’ailleurs en parler des heures.

Je me contenterai de rappeler à votre attention le magnifique « Bestiaire du Christ » de Charbonneau-Lassay, qui contient plusieurs centaines d’animaux réels ou symboliques et pas moins de 1.157 figures de ceux-ci gravées sur bois par l’auteur.

C’est dire assez l’importance des animaux dans la symbolique chrétienne.

 

 

Résumons-nous :

Les Ecritures assignent pour fonction à l’homme de rassembler tous les règnes et tous les éléments pour les offrir au Créateur.

Tous ces éléments réunis vont servir de support à la réalisation d’un mystère cosmique : l’offrande et la réintégration en Dieu, par le Christ, de tout le Créé.

Car il s’agit bien de rendre son dû au vrai Roi du Monde. Mais en plus, ce mystère va associer l’homme à la divinité et à la royauté : aurait-on tort d’appeler cela un Art Royal ?

Le prêtre précise par ailleurs la part prise par l’homme au moment où il verse le vin dans le calice et y mêle un peu d’eau en disant :

 

« Accordez-nous, selon le mystère de cette eau et de ce vin, de prendre part à la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité. »

 

 

La Messe des catéchumèmes

 

Après avoir rassemblé les règnes et les éléments, nous allons nous inscrire dans un processus ascensionnel qui a lui aussi son importance.

A l’origine, la sainte Messe se divise en deux parties principales aux noms révélateurs :

-         l’avant-messe ou messe des catéchumènes, et

-         le Sacrifice, ou messe des fidèles.

 

L’ « avant-messe », c’est le rituel destiné à ceux qui ne sont pas encore initiés par le baptême.

Après l’aspersion ou première purification par l’eau, le prêtre s’avance vers l’autel et séjourne d’abord au bas des 3 marches, pour réciter « les prières au bas de l’autel ».

Il commence d’abord par le signe de croix en invoquant la Sainte Trinité :

            « In Nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti ».

Cette formule lapidaire exprime toute la manifestation et tout le devenir :

-         le Père d’où tout émane,

-         le Fils, manifestation visible du Père

-         le Saint-Esprit, qui guide l’Adepte.

Cette formule était déjà énoncée dans l’invocation des anciens Egyptiens, « Amon, Râ, Ptah, Trois en Un », ainsi que l’explique R.A. Schwaller de Lubicz dans « le Temple de l’Homme ».

 

Puis, le célébrant va prononcer par 3 fois, en alternance avec l’acolyte, la phrase :

            « Introïbo at altare Dei » (je m’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu)

Ces 3 « Introïbo » sont le rappel des 3 voyages initiatiques des mystères anciens. On en trouve une description dans Plutarque : « Œuvres morales » 6me fragment et « Visage de la Lune » § 27 et 28.

 

Le « Judica me » (psaume 42) est la prière que les israélites chantaient en gravissant le Mont du Temple. Ici le chrétien le chante avant de monter le Mont du Cénacle, qui est aussi sur le Mont Sion, mais aussi le Golgotha, le Mont du Sacrifice. C’est également la pyramide, tout comme c’est symboliquement l’Axe du Monde.

 

Puis vient le « Confiteor » ou confession publique, suivie de l’absolution. La purification des fautes étant réalisée, le prêtre marque symboliquement le « passage »  des 3 voyages en gravissant les 3 marches de l’autel, rappelant ainsi également les 3 étapes par lesquelles l’Initié se rend maître des 3 règnes : minéral, végétal et animal. Ou les 3 plans d’existence : matériel, subtil et spirituel. Ou le ternaire constitutif de l’homme : corps, âme esprit.

 

On pourrait comparer ce stade au passage par le centre de la terre, à la putréfaction, à l’œuvre au noir.

 

Vient la montée à l’autel. C’est la montée sur le Mont Sion à la rencontre de l’Agneau de Dieu qui s’offre depuis le commencement du monde et où le prêtre va renouveler le sacrifice qui sauve le monde. Arrivé au haut des marches, le prêtre dit :

« Enlevez nos fautes, Seigneur, pour que nous puissions pénétrer dans le Saint des Saints avec une âme pure. »

Suit la bénédiction de l’encens et l’encensement de l’autel, y compris de ses fondements et de ses bas côtés.

C’est d’une troisième purification qu’il s’agit, pour chasser du lieu du sacrifice toute influence mauvaise. C’est un rappel de la triple partition de l’église, à l’origine (surtout de la cathédrale), en narthex, nef et cœur, qui nous prouve que, dans les premiers temps du moins, un cloisonnement matériel existait. Nous en avons encore un très bel exemple à Notre-Dame de Walcourt, près de Charleroi, où est vénérée une Vierge Noire.

Cette partition est également un rappel des 3 étapes de la connaissance et un rappel du Saint des Saints du Temple égyptien où seul le Pharaon, hiérophante suprême, avait le droit de pénétrer. On retrouvera plus tard ce même Saint des Saints reproduit chez les Hébreux, lors de la construction du Temple de Jérusalem par le roi Salomon, sous la conduite d’Hiram, son génial Architecte.

 

Nous en arrivons ainsi au « Kyrie », dont la structure a souvent intrigué..

C’est une litanie à articulation 3 fois ternaire, développant l’Ennéade sacrée (9) que l’on trouve un peu partout en Egypte ancienne.

Les prêtres d’Héliopolis enseignaient que de Râ Atoum naquirent huit principes : Chou et Tefnout, Geb et Nout, Osiris et Isis, Seth et Nephtys.

L’Unité qui donne naissance à l’Ogdoade devient, en langage chrétien,

-         le Père-Un (Kyrie = Seigneur), d’où est issu

-         le Fils-Ogdoade (Christe = Christ-Jésus, le Fils) et

-         retour au Père (Kyrie).

Kyrie 3 + Christe 3 + Kyrie 3 = 9

 

Dans la symbolique chrétienne le Christ est l’Ogdoade. Le nombre 8 Lui est attribué parce qu’il symbolise à la fois la résurrection du Christ et la promesse de résurrection de l’homme transfiguré par la grâce.

Selon Oswald Wirth, le nombre 8 correspond à l’emblème babylonien du Soleil dont les rayons se répartissent en double croix. Ce symbolisme a été repris aux Sémites par le christianisme naissant : la double croix symbolise le Christ rédempteur et sauveur, successeur du « Sol invictus » des Anciens.

 

En numérologie, le nom grec IESOUS donne :

            I           iota                   10

            E          êta                      8

            S          sigma               200

            O         omicron             70

            U         upsilon             400

            S          sigma               200

                                                888[4]

 

Le triple ternaire du Kyrie, qui curieusement a été conservé en grec au milieu d’une liturgie latine, est un rite de passage qui introduit le « Gloria ». Ce dernier est un hymne chanté en l’honneur de la Trinité dont les trois personnes sont nommées et louées, comme le triple aspect « Amon-Râ-Ptah, Trois en Un » était chanté et loué chez les Egyptiens.

 

Cette partie de la Messe est dite « liturgie de la Parole » et est un bel exemple du dialogue entre l’homme et Dieu : après les prières de louange et d’intercession des fidèles qui s’adressent à Dieu, la réponse de Dieu leur vient par la lecture de la Bible, des Epîtres et des Evangiles.

Les trois signes de croix que l’on trace sur le front, la bouche et la poitrine avant l’audition de l’Evangile, sont placés aux trois centres de l’organisme subtil qui conditionnent l’éveil spirituel et que l’on retrouve chez les orientaux sous le nom de chakras.

Dans tous les cultes, la transmission de l’histoire de Dieu est la transmission orale d’un secret, le secret du salut, et de tous temps cette transmission se fait de bouche à oreille.

La Parole, le Verbe par qui le monde a été créé, appelle les fidèles à faire et à devenir ce que la Parole proclame et à son tour les fidèles s’engagent par le Sacrifice de la Messe, qui est la célébration du culte du Corps mystique.

 

 

Le Sacrifice ou Messe des fidèles

 

Nous arrivons à l’Offertoire.

C’est la perpétuation d’un des plus anciens rites de l’humanité : la présentation à la divinité du support matériel qui va servir à la célébration du sacrifice.

La substitution par du pain et du vin daterait de Melchisédech, roi de Salem et prêtre du Très-Haut nous dit la Bible (Genèse 14,1).

Dans l’ancienne Egypte également, il y avait deux temps bien distincts : le dépôt de l’offrande sur l’autel d’abord (wah), puis son élévation (faÿ).

 

Un nouvel encensement a lieu, mais il y a plus qu’une simple purification ; la résine subit une métamorphose : grâce au feu, issu du soleil, la matière se transforme, elle retourne à sa source céleste, la « terre » se transforme en « ciel », symbole du travail du feu divin.

Les invocations qui appuient l’action le confirment :

« Que cet encens béni par vous, Seigneur, monte vers vous, et que descende sur nous votre miséricorde. »

C’est la fumée de l’encens qui entraîne la prière jusqu’au ciel et en ramène sur terre les bénédictions.

            « Seigneur que ma prière s’élève comme l’encens devant ta face. »

« Que le Seigneur allume en nous le feu de son amour et la flamme de l’éternelle charité. »

Dans l’antiquité, l’encens était considéré comme un emblème de la divinité en raison de son caractère solaire d’abord, et à cause de son parfum qui monte jusqu’à la divinité pour lui plaire, ensuite. D’une façon générale, toutes les résines appartiennent au culte solaire, tandis que les fleurs sont en rapport avec la lune, donc dans la religion chrétienne avec Marie, principe féminin fécondé.

Pour revenir au langage alchimique, on pourrait sans doute parler d’œuvre au rouge à ce stade.

 

Nous en arrivons ainsi au moment où le prêtre verse du vin dans le calice pour l’offrir à Dieu.

Notons que la coupe du calice, par sa forme, symbolise le cœur.

Saint-Jean nous dit :

            « Il y en a trois qui témoignent sur terre, c’est l’Esprit, l’Eau et le Sang. »

Jean 5,6

Après avoir versé de l’eau dans le calice pour le mêler au vin déjà présent, qui représente le sang du Christ (en fait, il est le sang mêlé d’eau sorti du côté du crucifié suite au coup de lance du centurion), le prêtre invoque l’Esprit pour qu’il descende sur ces dons.

Le ternaire Sang-Eau-Esprit fait évidemment penser au ternaire alchimique Soufre-Mercure-Sel. Le mercure devient une eau « ignée » sous l’influence du soufre, qui correspond au sang,  c’est-à-dire le vin transformé par l’Esprit.

On peut mettre en rapport l’eau, qui est la grâce purifiant la nature, et le sang, qui est signe d’expiation et de revivification, avec la double régénération dont le Christ affirme la nécessité à Nicodème :

« Nul, s’il ne renaît de l’Eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. »                                                                                                                                  Jean 3,5.

On peut aussi dire que le fidèle, en participant au mystère eucharistique, meurt avec le Christ. Saint Paul nous dit en effet :

            « Le vieil homme a été crucifié avec Lui. » Romains 6,11

 

Il faut signaler l’appel au Saint-Esprit, Esprit de feu : c’est la version chrétienne du feu du ciel tombant  sur le sacrifice sous l’Ancienne Loi ; c’est le rappel du sacrifice d’Elie :

            « Seigneur exauce-moi. Alors le feu du Seigneur descendit  et consuma la victime. »

 

Sur la pierre de l’autel va maintenant se réaliser la transmutation du pain et du vin devenant le corps et le sang du Christ :

« Prenez et mangez-en tous, car ceci est Mon corps, …

Penez et buvez-en tous, car ceci est le calice de Mon sang, le sang de la nouvelle et éternelle alliance… »

 

Vous aurez remarqué l’aspect ascensionnel du rite, que ce soit le mouvement du corps ou de l’esprit. L’axe du cops est vertical, partant de la position agenouillée, se redressant à la montée à l’autel et culminant lorsque le prêtre présente le pain et le vin au-dessus de sa tête, bras élevés vers le ciel. Le prêtre élève les Espèces et il prie le Seigneur de les enlever pour les transporter sur l’autel céleste. Cet axe vertical indique le sens de « l’exaltation », c’est à dire de la montée vers les états supérieurs de l’Etre. 

 

Il en va de même pour l’architecture sacrée. La forme même de l’architecture de la cathédrale ou de la basilique est faite pour rassembler les énergies et les élever vers le ciel, via la pointe de la croisée de la nef et du transept, l’œil du dôme ou la clef de voûte, afin qu’elles redescendent ensuite sous forme d’une bénédiction qui va se répandre, diffusée largement par la coupole du dôme. Nous retrouvons là également toute la symbolique du carré, de l’octogone et du cercle ou de la sphère. Les prières partent du carré, de la terre, passent par le Christ, l’octogone, et montent au ciel, la sphère, d’où elles redescendent sous forme d’une bénédiction, amplifiée par le dôme qui symbolise le monde divin.

 

N’est-ce pas l’œuvre au blanc qui se réalise au moment de la Consécration, quand le pain et le vin deviennent vraiment, et plus seulement en image, le Corps et le Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Le calice n’est-il pas ici le vase hermétique du vrai philosophe ?

 

Après la mortification et les prières au bas de l’autel, nous avons eu le sacrifice du pain et du vin et des fidèles avec eux, puis la transmutation et l’accomplissement par la communion avec le Christ qui se réalise maintenant.

Mais quelle transformation diront les sceptiques ? En quoi le fidèle est-il différent après la Messe ?

 

Jean Hani, déjà cité, répond ceci :

« Fondamentalement le sacrifice est le sacrifice du Moi et l’émergence du Soi. Le Moi est l’individualité empirique, l’extérieur de l’homme. Le Soi est une réalité d’un ordre bien supérieur ; le Soi est le fondement même de la personne au sens fort, c’est la personnalité transcendante, totalement spirituelle. C’est le dieu en l’homme.

Dans le sacrifice, l’immolation porte sur le Moi : les éléments limitatifs de la personnalité sont immolés avec le Moi, et, du même coup, le Soi est libéré.

Le Christ, dit Saint-Paul « a crucifié le vieil homme », c’est-à-dire le Moi, et il est ainsi ressuscité  comme « l’homme nouveau », dans le corps glorieux, c’est-à-dire le Soi. Le sacrifiant est immolé quant à son Moi, sublimé, et finalement saisi par la puissance divine et incorporé au Seigneur en qui son Soi trouve l’épanouissement.

C’est la réalisation personnelle qui faisait dire à Saint-Paul : 

« Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi ».»[5]

 

Comment est-ce possible ? direz-vous. Qu’est-ce qui permet de dire que ce n’est pas une représentation symbolique de la chose, la simple reproduction d’un acte historique passé ?

Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que la consécration par le prêtre est la manifestation visible d’un acte éternel ; elle déchire le voile des conditions d’espace et de temps qui sépare l’esprit de l’homme de la contemplation des réalités éternelles.

Comme dit Platon :

            « Le temps est l’image mobile de l’éternité. »

C’est le sens de l’expression de Saint-Jean dans l’Apocalypse :

            « L’Agneau immolé depuis le commencement. » Apoc.13,8.

 

Enfin, le courant vital est activé et rétabli au moment de la bénédiction finale, donnée aux fidèles avant de les renvoyer, rétablissant ainsi le circuit de l’énergie entre le ciel et la terre :

l’union du ciel et de la terre est refaite, « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

 

 

Une parenthèse avant de conclure.

Si vous avez quelques bases d’Alchimie, vous aurez remarqué que l’Alchimie part de l’œuvre au noir, passe à l’œuvre au blanc pour terminer par l’œuvre au rouge.

La symbolique chrétienne, par contre, passe du noir au rouge pour aboutir au blanc.

C’est évidemment un code symbolique ; cela ne correspond pas à une réalité matérielle.

Le code est différent, ce qui ne change rien au but poursuivi ni à la transformation à opérer.

L’origine de cette différence viendrait semble-t-il des constructeurs de cathédrales, eux-mêmes inspirés par des symboles venant d’Orient.

Dans la symbolique des cathédrales, le passage de la terre au ciel se fait via un médiateur qui est le Christ. On passe ainsi de la terre, symbolisée par le nombre 4 et la couleur noire, au ciel, symbolisé par le nombre 12 et la couleur blanche, via un médiateur, le Christ, dont le nombre symbolique est le 8 et la couleur le rouge.

Contrairement donc à la symbolique alchimique qui passe de l’œuvre au noir à l’oeuvre au blanc pour atteindre finalement l’œuvre au rouge, la symbolique chrétienne des cathédrales passe du noir au rouge pour arriver au blanc, couleur de la résurrection.

 

 

Conclusion

 

La concordance des couleurs symboliques alchimiques et chrétiennes se retrouve le mieux au niveau des vertus théologales.

Pour reprendre le langage alchimique, je dirais que tout d’abord l’âme est préparée par les prières ; alors la parole tombe en une terre propice à la faire germer, comme dit Marc (Marc 4,8). C’est l’œuvre au noir, c’est l’Espérance.

Puis vient le Sacrifice qui culmine avec l’élévation ;  l’âme est élevée vers la lumière et transformée avec les offrandes. C’est l’œuvre au blanc, c’est la Foi.

Vient enfin la Communion au Christ. C’est l’œuvre au rouge, c’est la Charité.

 

Nous avons vu ensemble successivement l’intégration spirituelle de l’univers et de l’homme, leur transmutation, enfin c’est l’assomption de l’univers et de l’homme intégrés au Christ qui s’est réalisée.

 

La sainte Messe suit un rite, c’est à dire un ensemble de paroles et de gestes auxquels est attachée une énergie spirituelle capable d’effectuer ce que signifient paroles et gestes, et ce rite est accompli par une personne qui a le pouvoir de l’accomplir.

C’est le Christ lui-même qui a ordonné ce sacrement en disant :

            « Faites ceci en mémoire de Moi. »

 

On ne peut pas croire que le Christ aurait institué un rite qui n’aurait aucune efficacité.

Mais, quand on voit le soin minutieux et la précision avec lesquels ce rite a été construit et institué, on peut à tout le moins regretter que l’Eglise d’après Vatican II ait décidé de le réduire à une pâle ombre des cérémonies d’antan, où beaucoup parmi les gestes symboliques lourds de signification ont été remplacés par des commentaires de type psycho-social, à l’image d’un certain nombre d’activités de groupe de notre époque.

 

C’est toute la différence entre entretenir une habitude et avoir une démarche initiatique.

C’est toute la différence entre se contenter d’un idéalisme sentimental et moralisant et chercher un contact effectif et réel avec la divinité.

 

 

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[1]  André Savoret, Qu’est-ce que l’Alchimie, Heugel, 1947.

[2] Jean Hani, la Divine Liturgie, Trédaniel, 1981

[3] Mythe au sens étymologique signifie récit sacré.

[4] Henri Blanquart, « les mystères de la nativité christique », Laffont (on écrit en grec IHCOYC) et Jean Hani, « la divine liturgie », Trédaniel, 1981

[5] Jean Hani, op. cit. p 161-162




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