MIRANDUM

 
 

Marie la Misérable
 

La Chapelle de Marie la Misérable

La Chapelle de Marie la Misérable se trouve à Woluwe-Saint-Lambert, commune de la périphérie bruxelloise à l’Est de Bruxelles. Elle est située à côté du Slot, vestige d’un château du XIVe siècle et en face de l’actuel Shopping de Woluwé.

Le Slot est ce qui subsiste de l’ancien château au bord de la Woluwe, où résidaient les seigneurs de Woluwé. Les bâtiments actuels du Slot, de la chapelle de Marie-la-Misérable et du moulin de Lindekemale constituent un ensemble très bien préservé du XVIe siècle. En 1665 le Slot est mentionné dans l’inventaire des  possessions de l’abbaye de Park, puis il passe aux Comtes de Hinnisdael, de Crainhem et de Woluwe.

 Le Slot

La Chapelle de Marie la Misérable est un édifice de style gothique brabançon datant du XIVe siècle. Elle est mentionnée dans un document du pape Urbain V datant de 1363 et aurait été édifiée à l'emplacement de l'exécution d'une recluse injustement condamnée. Elle fut longtemps la propriété des seigneurs de Stockel : Georges III Kieffel s'y fit inhumer au XVIIe siècle.

 La pierre tombale des Kieffel

En 1922, le marquis de la Boïssière-Thiennes fit don de la chapelle aux Assomptionnistes qui la desservent encore aujourd'hui.


Le choeur

L’arcade séparant le chœur de la nef retombe sur des chapiteaux dont l’un est encore orné de feuilles de choux frisés. Le chœur, la balustrade et la chaire de vérité forment un ensemble baroque du XVIIe siècle. La pièce la plus précieuse est sans doute le triptyque datant de 1609 qui relate six épisodes de la vie de Marie la Misérable (Lenneke Mare, en néerlandais).

 

Le triptyque de 1609

La chapelle et le petit ermitage voisin classés en 1959 ont été restaurés en 1972. Le jardin actuel a été dessiné par l'architecte-paysagiste René Pechère en 1975.

 
La légende de Marie la Misérable

L’histoire de Marie la Misérable nous est parvenue essentiellement grâce à une hagiographie écrite en 1679 par Henri de Berchem.

Notons à ce propos que la famille de Berchem a eu des liens étroits avec l’Est de Bruxelles.   En effet, on peut lire dans l’histoire généalogique et héraldique des pairs de France, que Henri-Antoine de Berchem, petit-fils de Henri de Berchem, épousa Agathe-Clémence Kieffel, fille de George Kieffel, Seigneur de Woluwé-St-Pierre, Woluwé-St-Lambert, Woluwé-St-Etienne et Crainhem. Quant à leur fille, Marie-Anne-Florence-Thérèse de Crainhem (décédée en 1697) elle épousa François comte de Hinnisdael. On pouvait donc difficilement trouver une famille plus intéressée à la région que celle-là !

 

Les armoiries au fond de la chapelle


Mais résumons d'abord la légende.

Nous sommes au début du XIVe siècle sous le règne du duc Jean II de Brabant. Marie, une jeune fille belle mais pauvre, vit au village de Woluwe-Saint-Pierre, entre la forêt de Soignes et Bruxelles. Elle a décidé de vivre en recluse et de renoncer au monde. Un jeune et riche chevalier de la région la rencontre et veut la séduire. Mais mis hors de lui car elle ose refuser ses avances, il la fait accuser de vol, espérant grâce à ce stratagème la faire céder. Comme elle persiste dans son refus, il la fait alors juger pour vol, vagabondage et sorcellerie. Elle est condamnée à être enterrée vive et percée d’un pieu. Des miracles se produisant sur le lieu de son exécution, un pèlerinage se développe très rapidement, nécessitant l’édification de la chapelle.

 

La petite statue extérieure dans sa niche

Le dramaturge belge Michel de Ghelderode s’inspira de cette histoire  pour son mystère médiéval créé en 1952 « Marie la Misérable » qui fut sa dernière pièce. Elle fut jouée à l’époque devant le parvis de l'église de Woluwe-Saint-Lambert. Il s’agit toutefois d’une version très romancée de la vie de la sainte.     
                                                           
       

En 1957, l’écrivain belge Franz Hellens (1881-1972), connu comme un des représentants majeurs de la littérature fantastique belge, publia également un ouvrage sur le sujet, intitulé « Sainte-Marie de Woluwé, la misérable ».

Franz Hellens admettait avoir eu recours à l’imaginaire pour compléter les témoignages dictés par la tradition, mais refusait toutefois que l’on qualifie de légende cette histoire. Il disait : «Je veux qu’on me prenne au sérieux pour tout ce que j’aurai mis de conviction, d’émotion, de tendresse et de tremblement dans ma biographie».

Voici un aperçu de sa vision de Marie la Misérable.

 

Histoire de la vie de Marie de Woluwé, la Sainte de Bruxelles-Est

 (selon Franz Hellens)

 

Depuis son martyre en 1302, Sainte Marie la Misérable gît toujours sous l’autel de la petite église construite pour elle en 1360, avenue de la Chapelle à Woluwe-Saint-Lambert. Pendant les années qui suivirent sa disparition, l’endroit devint vite un lieu de pèlerinage important. Les miracles qui s’accomplissaient là en son nom se multipliaient. Tout comme les fidèles qui venaient de plus en plus nombreux et parfois de très loin. Tant et si bien que douze évêques réunis en Avignon adressèrent une demande de canonisation au souverain pontife. La ferveur des brabançons pour «Lenneke Mare» (en néerlandais), Marie surnommée la douloureuse ou la lamentable (en français), acheva de convaincre le  Pape Urbain V en 1363. Le document qu’il signa permit l’octroi d’indulgences à ceux qui viendraient se placer sous la protection de celle qui fut désignée plus tard «Sainte Marie de Woluwé». Pendant des siècles, jusqu’à nos jours, les pèlerins n’ont pas cessé de venir au chevet de sa tombe.

 

 

La statue régulièrement fleurie par des fidèles

 

Une belle histoire tragique

 

Marie de Woluwé naquit en 1270, sous le règne de Jean II de Brabant, dit le «Pacifique». Sa petite enfance dans le village de Woluwe-Saint-Pierre, frappée par la mort de sa mère, ne fut pas heureuse. Son père était un pauvre bucheron qu’un accident laissa estropié. La fille de serfs connut donc la misère aux abords de la forêt de Soignes. A dix-huit ans, les choses s’améliorent un peu. Elle est engagée par de riches métayers. Le gîte et la pitance sont au moins assurés. Pas pour longtemps. D’autres domestiques la calomnient et elle est bientôt renvoyée. Elle va vivre dans une cabane au cœur de la forêt de Linthout aujourd’hui disparue. Pas tout à fait seule car un gros chien noir la suit partout. Comme Saint-François d’Assise, au début de ce siècle là, elle entre dans le mysticisme par le chemin de la communion avec la nature. Suivant une inspiration spirituelle semblable à celle de Saint François, Marie parle aux fleurs, s’adresse aux arbres, tient des conversations avec des animaux. Dans un total dénuement, souffrant bien souvent de la faim, Marie cherche conseils et consolation auprès de la Mère du Christ, dont elle porte le prénom. Totalement ignorante et illettrée, ne se sentant pas digne de rejoindre une communauté religieuse, elle n’envisage rien de mieux pour elle qu’une vie d’ermite recluse dans la forêt de Soignes. Marie la Misérable est une de ces saintes du peuple qui n’entrèrent jamais en religion. Vierge encore à trente ans, ainsi que le précisent les documents religieux de l’époque, elle a choisi volontairement la chasteté. Sa foi s’alimente d’une ferveur naïve, touchante. Pourtant, une angoisse inexplicable s’empare bientôt de son âme. Comme si la nature avec laquelle elle communie pouvait à la fois signifier la vie et aussi la mort. Franz Hellens, pénétré de la personnalité de la Sainte, rapporte que la Vierge Marie aurait avertie la pauvresse qu’elle devrait bientôt «renoncer à la liberté et à l’avenir». Rêves, visions se multiplient. Entraîné dans un élan de lyrisme fantastique, Hellens parle d’une terrible nuit passée dans un cimetière hanté …

 

 

 

La statue de Marie la Misérable située à l’intérieur de la chapelle

 

 

Une injustice affreuse

 

Non loin de là, dans le Château de Roodebeek, le jeune Seigneur de Crainhem aurait conclu un pari plein de malveillance avec quelques compagnons de beuverie. Sur sa foi de Don Juan local, sûr de sa belle prestance, il jure d’ajouter la petite Marie à la longue liste de ses conquêtes féminines. Mais Marie refuse. Le Chevalier de Crainhem, furieux de son échec, invente un stratagème odieux. Il glisse un gobelet précieux dans le baluchon de la pauvre Marie, à son insu, et l’accuse de l’avoir volé. A son instigation, elle va être jugée pour délit de vol, vagabondage et sorcellerie. Elle se défend mal. De faux témoins l’accablent. Le Bailli doute de sa culpabilité mais ses deux assesseurs sont à la solde du seigneur local. A l’époque de la justice féodale et seigneuriale, un tel crime porté à l’encontre d’un noble signifie la mort. Et pas n’importe quelle mort. Elle sera enterrée vivante. De même, dans un ordre chronologique qui laisse perplexe, le bourreau lui percera le cœur (dit Franz Hellens, mais en réalité il lui percera le ventre) d’un pieu pointu. On rapporte qu’elle supporta ce martyre atroce dans une sorte d’extase. Image parfaite de l’innocence, de la pureté exemplaire. Victime immaculée de la noirceur du Diable entré dans l’esprit du Seigneur de Crainhem. Ce dernier ne l’emporta pas au paradis puisqu’il vécut l’enfer du remord et fut puni par une attaque de folie. Il n’aurait retrouvé un peu de raison qu’à genoux devant le tombeau de sa victime, implorant son pardon.

 

 

 

 

Le triptyque de 1609

 

 


Le mystère de Marie la Misérable

 

Voilà une histoire bien émouvante, bien tragique et bien cruelle. Même un peu trop cruelle. Car cette pauvre et belle jeune fille, vierge, comme il se doit, est non seulement condamnée injustement à être enterrée vivante, mais en plus on lui enfonce un pieu dans le ventre pour être sûr qu’elle soit bien morte. Etait-elle dangereuse à ce point ? Et pourquoi attirer l’attention sur son ventre ? Car contrairement à ce que raconte Franz Hellens, le triptyque de 1609 montre bien que c’est dans son ventre que le pieu est enfoncé.

 

 

 

Le bourreau à l’oeuvre

 

Des manants pendus pour avoir volé ou chassé sur les terres d’un seigneur, ce n’est pas rare à l’époque ; une paysanne enterrée vivante comme voleuse ou comme sorcière, non plus.

Mais pourquoi ce pieu dans le ventre ?

Nous sommes en 1302. Vlad III dit l’Empaleur, qui inspirera le personnage de Dracula, est un prince du XVe siècle et la nécessité d’enfoncer un pieu dans un mort-vivant n’apparaît que beaucoup plus tard. Alors ?

Il existe aussi une tradition qui fait allusion à un culte en ces lieux avant le XIVe siècle. Une simple erreur de date ?

 

Ce qui caractérise les saints ce sont leurs attributs. Et ce qui a intrigué plus d’un spécialiste de la symbolique chrétienne c’est l’attribut de Sainte Marie la Misérable : un sac qu’elle tient devant elle. Pas à son côté, pas sur son dos, non : devant elle.

 

 

 

Marie la Misérable les mains jointes, son sac devant elle

 

Cela a rappelé à certains que dans nos régions, malgré la christianisation des Francs aux Ve et VIe siècles (le baptême de Clovis a eu lieu en 498), le culte rendu aux déesses mères est resté très vivace dans les campagnes pendant encore six ou sept siècles. Les cultes dits païens (donc liés à une religion autre que celle qu’on veut imposer) recevront un coup fatal au XIIIe siècle seulement, quand l’Eglise chargera les Abbayes d’écrire des hagiographies et de veiller à ce que tous les anciens lieux de cultes non chrétiens soient définitivement christianisés. Le pape lui-même s’en mêlera en 1260 en chargeant Jacques de Voragine, un moine dominicain, de rédiger sa fameuse « Légende dorée ».

 

 

La Légende Dorée

 

Marie la Misérable aurait-elle dès lors succédé opportunément à une Vierge-Mère païenne ?

Dans la plupart des lieux païens christianisés il subsiste des allusions plus ou moins discrètes au culte antérieur. Ce pourrait bien être le cas ici avec les allusions à des symboles-clés comme: Vierge, Terre et ventre, donc Mère.

Ce ne serait pas la première fois qu’une Sainte (chrétienne) en cache une autre, en l’occurrence une Déesse-Terre ou une Déesse-Mère dont l’attribut était un ventre rond, symbole universel de fécondité.

Ce qui est certain, c’est qu’encore de nos jours, des fidèles viennent honorer et fleurir la statue de la Sainte. Car la spiritualité est de tous les temps et de tous les lieux : elle est universelle. C'est d'ailleurs le sens de "katholikos" en grec : "universel".

 

 

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